Bichon, le Gang des Postiches

Robert Marguery, dit Bichon faisait partie du Gang des Postiches qui défraya la chronique dans les années 80. À partir de son journal intime, ce documentaire retrace l’aventure singulière de ce braqueur de banques … de ses premiers pas dans la délinquance comme forme de rébellion, en passant par ses célèbres faits d’arme et ses très nombreuses années passées en prison, qui furent pour lui, en quelque sorte, un chemin intime et sinueux vers la spiritualité, jusqu’à sa "retraite métaphysique" actuelle en Asie du Sud Est.

Un film écrit, réalisé et filmé par Bernard Boespflug d’après le récit écrit par Robert Marguery. Narrateur Lionnel Astier. Images aditionnelles Michel Dunan. Son Yolande Decarsin. Montage Edith Paquet. Produit par Thierry Aflalou pour Comic Strip Production. Coproduction France Île-de-France. Durée 52 minutes. Année 2012

Bichon, le gang des postiches - Extrait N°1 from bernard boespflug on Vimeo.

Dans les années quatre-vingt sévissait un gang qui attaquait les banques en plein jour, s’en prenant aux coffres des particuliers, avec une audace qui fascina les média, comme les français, et qui laissa la police pantoise.

La presse les surnomma le Gang des Postiches en raison de leur mode opératoire : ils pénétraient dans les banques portant de fausses moustaches ou barbes, des perruques, nippés comme un Lord anglais, ou un diplomate russe, toujours élégants et bien mis. Ils prenaient le contrôle de la banque, regroupant clients et employés, et des complices descendaient casser les coffres à coups de burin. Ils ressortaient une heure ou deux après avec leur butin, laissant la salle des coffres dans un désordre indescriptible. Parfois, ils se permettaient même de « se faire une deuxième banque dans la journée ».

Les enquêtes de police étaient compliquées car les témoignages variaient d’une banque à l’autre. Les auteurs étaient décrits assez précisément, mais les tailles, les corpulences, ne correspondaient pas. Et puis les constations sur place étaient longues et fastidieuses, tant ils avaient mis la salle des coffres sans dessus-dessous. Mais surtout, les hold-up s’enchaînaient à un rythme impressionnant. La police était en retard et débordée, elle en était même venue à penser que le gang finançait la lutte armée de l’extrême gauche, d’Action directe. Pendant quinze jours, la presse relatait quasi quotidiennement un nouveau hold-up, puis tout s’arrêtait pendant plusieurs mois, avant une nouvelle campagne. Pendant cinq ans, le gang sévit à Paris et sa région, et pour compliquer la tâche, il fit de nombreux émules, de pâles imitations.

Le 14 janvier 1986, autour du Crédit Lyonnais de la rue du Docteur Blanche, la police arriva dans les temps pour déployer le plan ballon spécialement conçu pour contrer le gang des postiches. Mais l’impatience du commissaire Mertz, patron de la BRB , transforma la souricière en drame : un policier fut tué, un gangster abattu et un autre sérieusement blessé gisait sur le trottoir. Deux braqueurs arrivaient malgré tout à s’enfuir avec des policiers en otage, ils ne seront arrêtés qu’un an plus tard. Mais cette journée signa la fin du gang des postiches et leur procès aura lieu dix ans plus tard.

On m’a fait passer un manuscrit dactylographié d’une cinquantaine de pages intitulé sobrement Bichon et pour toute signature, une mention manuscrite : il était une fois un voleur de banque. Dès les premières pages, on sait qu’il s’agit d’un récit autobiographique du dénommé Robert Marguery. Il fut l’un des piliers et créateur du gang.

Le gangster grièvement blessé, qui gisait sur le trottoir détrempé de la rue du docteur Blanche de cette fin de journée d’hiver, est ce Robert Marguery. Dans ce manuscrit, il raconte son enfance à Belleville, ses premiers cambriolages à 14 ans, la rencontre avec ceux avec qui il formera le fameux gang, sa vie de voyou, les femmes, sa fille, l’argent, la grande vie et la prison.

C’est un récit brut, écrit par quelqu’un qui n’a pas usé ses fonds de culottes sur les bancs de l’école, peu de ponctuations, bourré de fautes d’orthographe, de grammaire, de style, sautant du coq à l’âne, où surgit parfois une anecdote dont on a du mal à raccrocher la cohérence avec ce qui précède. Mais il raconte aussi son cheminement intérieur et l’expérience mystique qu’il vivra durant ses longues années de détention, souvent à l’isolement (condamné à 30 ans de prison toutes peines confondues, il en fera 17).

C’est un témoignage passionnant, de première main, qui nous replonge au cœur d’une histoire qui appartient à notre mémoire collective. En soi, ce manuscrit, écrit à la première personne, suffit à bâtir un récit, à envisager un film.

Mais en contrepoint à ce récit, un autre témoignage me paraît nécessaire, celui de sa fille Sophie avec qui j’entretiens une correspondance épistolaire. Elle se souvient d’une vie dorée avec son père et ses tontons, mais aussi les moments d’absence quand il était en cavale, les voitures de luxe, les grands voyages et puis le choc lorsque la première fois, elle voit son père arriver entre deux gendarmes, menottes aux poings. Elle a sept ans et passe ses mercredis dans les couloirs de prison en attendant son temps de parloir.

Sophie a 21 ans lorsqu’elle part vivre en pleine jungle thaïlandaise dans un village Lahu (tribu d’origine sino-tibétaine), dont elle adopte le mode de vie, se marie et devient cornac . Ce retour à une vie proche d’une nature puissante résonne en négatif d’une vie superficielle dans laquelle l’argent doit couler à flots. Elle s’occupe aujourd’hui d’une association d’aide aux enfants défavorisés des villages lahus.

Ayant payé sa dette à la société, Robert Marguery vit maintenant en Thaïlande, se rapprochant ainsi de sa fille. Un père fantasque dont elle allait devenir la mère lorsqu’il était en prison, et aujourd’hui encore. C’est un homme éprouvé par la détention, diagnostiqué par des médecins thaïlandais, schizophrène bipolaire. Ces crises mystiques, qui ont commencé en 1987 (récitant la bible à sa fille venue le visiter au parloir), et qui le conduisent au bord de la folie. Aujourd’hui encore, il est victime de crise une fois l’an.

Chez la fille, comme chez le père, il y a un cheminement intérieur très fort (mystique et religieux pour lui ; pour elle, un certain dénuement pour accéder au bonheur d’une vie simple dans la jungle, proche de la nature et des animaux).

C’est une histoire de voyou et de rédemption, comme si la fille expiait les fautes du père. Cette phrase sonne comme “l’accroche d’une quatrième de couverture“, mais les choses sont plus complexes que cela. Élevée par sa mère qui s’est remariée, Sophie ne retient vraiment qu’une chose de son père : ne pas avoir peur des situations.

Mais ce qui les rapproche, c’est la manière romanesque de mener leur vie.

Ce film raconte l’épopée du gang des postiches, en faisant un pas de côté, au travers d’un dialogue entre un père et sa fille (dialogue qui se déploie par le montage, car ils ne seront pas filmés ensemble).

L’enquête consiste à revenir sur les traces de cet homme, dans son enfance, sur les lieux de ses “coups“ jusqu’en Thaïlande. Comme toute enquête, le récit accumule les pièces à conviction. Elles seront incarnées, à la fois par des archives (Unes de journaux, reportages TV, photographies, … ), mais également par l’intervention de témoins extérieurs (comme Patricia Tourancheau, journaliste au journal Libération et auteur d’un livre sur le gang des postiches). C’est un apport très factuel, il énonce des faits précis, contextualise. C’est ce moment où l’histoire de Robert Marguery et de ses complices devient médiatique, jusqu’à leur arrestation, après le casse de la rue du Docteur Blanche en 1986.

La voix off n’est pas celle du narrateur, mais issue du journal de Robert Marguery. Ce manuscrit est « incarné » par une voix off, grave et rocailleuse, lisant de larges extraits. C’est la voix de Lionnel Astier. Pour accompagner cette voix off, la caméra revient sur les lieux, les décrit par de amples mouvements. Une image granuleuse, jouant sur des lumières nocturnes ou pluvieuses, avec une bande son décalée (musique, rires d’enfants, ambiances carcérales, … ) qui accentue leur caractère d’évocation.

Lors des repérages filmés en Thaïlande, j’ai rencontré Robert Marguery alors qu’il traversait une crise. Barbu, des croix autour du cou, il me décrit sa lutte contre son mal intérieur. Il me parle de sa fille aussi.

Dans ce film, Robert Marguery est également filmé à Paris. L’enfant de Bagnolet, fils d’un fondeur, revient à plus de soixante ans sur ce que fut son itinéraire de mauvais garçon. Une existence romanesque, où le désir d’une vie plus intense était puissant : l’argent, les femmes, les voyages et l’adrénaline du braquage comme ligne d’horizon.

Sophie Marguery nous raconte son enfance, son père, sa vie depuis la Thaïlande où elle vit maintenant. Nous sommes dans sa cabane à l‘orée de la jungle, sorte de résidence secondaire, où elle nourrit Mélanie, son éléphante.

Dans ces histoires entrelacées, des amis d’enfance, des membres de la famille viennent apporter quelques souvenirs personnels sur cette drôle de relation entre un père et sa fille, aux destins peu banals.

Le récit s’appuie sur des photographies (archives familiales), des coupures de presse de l’époque et des extraits télévisuels. Le gang des postiches jouissait d’une grande notoriété et aujourd’hui encore, la légende court toujours.

Ce film n’adopte pas de point de vue moral sur cette histoire, il ne juge pas les faits et gestes de Robert Marguery, ne les magnifie pas non plus. Ce n’est ni un réquisitoire, ni un plaidoyer pro domo, il raconte le versant intime, forcément parcellaire et incomplet, d’une histoire qui appartient à la mémoire collective.

Bernard Bœspflug, mai 2012

www.bernardboespflug.com • webdesign : www.snap-color.com