Furiani, un deuil impossible - (54 min)

Le 5 mai 1992, alors qu’allait débuter la demi-finale de la coupe de France opposant l’Olympique de Marseille à Bastia, les gradins du stade de Furiani s’effondrent. Le bilan est très lourd : 17 morts, près de 2000 blessés. Dix ans plus tard, le film revient sur ce traumatisme et donne la parole à ceux qui l’ont traversé.

Un film écrit et réalisé par Bernard Bœspflug. Coauteur Rose Paolacci. Entretiens Patrick Pesnot. Image Dominique Vanneste. Son Charlie Deseure. Montage Sylvie Laugier. Musique Pierre Boespflug. Produit par Jeanne Charuet pour Dokumenta, avec la coproduction de France 3 Corse. Durée 55 minutes. Année 2002.

Furiani, un deuil impossible

Et c’est la jeunesse même, l’enfance corse qui est le plus gravement frappée – 42% des blessés ont moins de 17 ans. Ils forment déjà la génération de Furiani. C’est toute la Corse qui est touchée. Si cette catastrophe aurait pu se dérouler n’importe où ailleurs sur le territoire français, elle prend un sens singulier dans ce qu’elle met à nu sur l’île ; un pays sous équipé, sous développé, qui traverse une crise profonde d’identité ; un pays dont on perçoit, sur le continent, que le bruissement des explosions et des détonations, comme l’arbre qui cache la forêt.

Ce que révèle Furiani, c’est une société malade dans toutes ses composantes et ses fondements même (comment concilier son histoire et son identité Corse à l’intérieur de celle, absorbante, protéiforme de la République Française). Chaque Corse se sent à la fois victime de ce drame (soit directement, soit par des proches) et coupable (pour les survivants d’être encore en vie, pour les autres de ne pas avoir su empêché une catastrophe annoncée).

Dix ans plus tard, alors que la justice s’est prononcée et les victimes indemnisées, le drame est toujours là, à fleur de peau, tenu au secret de chaque mémoire insulaire. Depuis rien n’a changé, ka Corse continue de s’enfoncer dans les affres de sa propre mutilation, comme si la cicatrice Furiani n’avait pas été perçue dans toute sa laideur. L’image la plus étonnante est celle du stade. Au pied de la tribune qui s’était effondrée (reconstruite aujourd’hui), une stèle commémorative porte le nom de chaque victime. La tribune opposée est restée, elle, inchangée, et sa silhouette de tôle et de rouille s’expose comme une verrue. Finalement, tout se passe tacitement, comme si on n’avait pas voulu complètement effacer les traces du désastre. Un deuil impossible.

Pourquoi revenir dix ans plus tard sur Furiani dans un film, si ce n’est pour nous interroger sur ce malaise. Reprendre l’investigation (l’avant, la catastrophe, l’après), mais dans une réflexion plus large ; regardant la manière dont la presse, régionale et nationale, a rendu compte de l’événement ; cherchant les indices que les Corses ont laissés pour exprimer leur douleur ; redonner la parole.

La distance d’avec la catastrophe nous permet un regard plus analytique, qui tient compte de l’événement dans son contexte social, politique, économique et historique. Ce film s’inscrit dans une volonté de donner du sens à cette affaire.

Pour raconter Furiani, on ne peut pas se contenter de partir de l’événement, il faut se plonger dans les racines d’une tragédie qui naît de l’histoire récente de la Corse. Le récit s’appuie sur des faits concrets, et c’est dans la richesse de la rencontre avec l’autre (la victime, le témoin, l’acteur, l’observateur) que véritablement prends corps le récit, et que s’opère la mise en perspective du drame de Furiani dans la société Corse.

Film sans aucun commentaire qui confronte, par le montage, les archives et les paroles. Ce sont dans les témoignages d’hommes et de femmes que se racontent véritablement l’histoire, mêlant récits personnels et réflexions sur la situation. Leurs mémoires nous ramènent à l’événement vécu, à ses conséquences et c’est dans la qualité de l’échange avec le journaliste de France Inter Patrick Pesnot, qui mène ces entretiens, que prend corps cette tragédie dans toute sa dimension.

Raconter Furiani, c’est raconter l’histoire du football, des années Bernard Tapie et Mitterrand, mais aussi les histoires du mouvement nationaliste, des affaires commerciales et des affaires politiques, de l’amour/haine entre l’Etat et la population corse des quinze dernières années.

Raconter Furiani, c’est raconter le sacrifice de la jeunesse corse, c’est raconter la perte de vingt ans d’illusion politique dans la défaite du mouvement nationaliste et d’une société qui refuse son autocritique.

Mai 2002

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