t’as entendu ? - (10 min)

Deux hommes trouvent une vielle Mercedes dans un hangar.

Un monde étrange prend corps dans le regard de chacun, jusqu’à les avaler.

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Un film écrit et réalisé par Bernard Boespflug – Images Emmanuel Broto – Musiques Pierre Boespflug & Jean-Marc Montera – Montage Éric Renault – Production Les Films de la Belle de Mai & Bernard Boespflug – Distribution Colifilms Distribution - 35 mm Noir & Blanc - Durée 10 minutes - Année 2000

Interprétation : Frédéric Coupet – Bernard Boespflug – Nathalie Coumrouyan – Féodor Boespflug

SYNOPSIS :

Dans un hangar, deux hommes, portant des étuis à violon se dirigent vers une vieille Mercedes. À l’intérieur du véhicule, qu’ils équipent comme une loge d’artiste, ils se changent et se maquillent. L’un a le visage de l’Auguste, l’autre celui d’un clown blanc qui ne serait grimé qu’à moitié. Le lieu semble propice aux hallucinations : voiturette d’enfants ou tête de guignol apparaissent et disparaissent, avant de laisser place à une femme portant un bébé. À leur vision, le demi-pitre fardé semble saisi de ferveur ; lorsqu’il découvre que le coffre de l’auto cache un nourrisson, sa face se recouvrira enfin d’une teinte uniforme. Séduit par les promesses de cet ange mystérieux, il y pénètre, rejoint par son paillasse de compagnon, tandis que s’éteignent les lumières.

Film en intégralité

t’as entendu ? par Philippe Ortoli

Cinéma primitif

Sur ce canevas, Bernard Boespflug emprunte une forme qui est celle du cinéma primitif : noir et blanc, absence de son direct au profit d’un accompagnement musical permanent, jeu d’acteur hérité du spectacle vivant, posent les bases d’un "à la manière de…" suppléé encore par des "effets spéciaux" - surimpressions, apparitions, évanouissements - dont le caractère rudimentaire rappelle ceux qui, depuis Georges Méliès, ont installé la métaphore au centre d’un grand écran digne continuateur de la scène des prestidigitateurs.

Cette référence est plus qu’un clin d’oeil culturel : elle permet au cinéaste, suivant les propos de Jean Goudal de "[…] mettre en oeuvre, sans contrainte d’aucune sorte la matière même qui est la base de [son] art". Favoriser l’émergence des fantômes, c’est promouvoir la fluidité sur la matière, exalter les puissances dynamogènes, en faisant de la circulation des photogrammes un principe-clef.

La force figurale du cinéma tient dans son jeu sur les pouvoirs de l’analogie. Ainsi, en ravivant les figures clownesques comme archétypes des grands burlesques silencieux, le réalisateur trace les contours d’un territoire à réinventer. Il n’est, d’ailleurs, pas hasardeux que les seuls mots prononcés dans le film (ceux du titre) demandent au spectateur s’il saisit combien l’absence de dialogues permet de rendre vivaces la cacophonie intrigante des bruissements non-identifiés.

Le noir et blanc prolonge cette volonté d’amener le connu sur les berges de l’inédit. Le lieu clos y gagne une dimension mystérieuse, par le travail sur les ombres qui le peuplent, vivier d’émergences ectoplasmiques. Cette prédominance d’horizontales et de verticales, purement optiques, se trouve renforcée dans les plans du décor et, plus encore, dans ceux de la voiture, dont les lignes de force tracent des repères visuels qui sont autant de métaphores de l’enfermement.

La berge de l’imaginaire

Lorsque le véhicule devient loge et l’entrepôt piste aux étoiles, lorsque le visible se fissure devant l’imperceptible qu’il recèle, on comprend que c’est une invitation au voyage intérieur qui nous est offerte. Le jeu des comédiens, dominé par l’idée d’une symétrie à constituer en permanence, propose ainsi, par-delà leurs pirouettes, une incarnation dynamique du double. À l’instar du visage de Boespflug, qui ne trouvera sa blanche uniformité qu’après la découverte de l’enfant, cataphoriquement annoncé par des signes avant-coureurs tout le long du récit (la voiturette, le Guignol), c’est bien la recherche d’une unité qui éclaire le film. Elle baigne pareillement la surimpression du corps de l’acteur-réalisateur sur la femme et le chérubin. Symptomatiquement, c’est pourtant le cadre qui a le dernier mot puisque, par le biais de la Mercedes rendue aux ténèbres, les barrières finissent par engloutir les "héros", comme si, en définitive, la lanterne magique originelle, le "truc métamorphoses" (c’est ainsi qu’Edgar Morin nomme le septième art in Le ciné ou l’imaginaire, Minuit 1996), était bien la figure matricielle de ce singulier périple immobile.

L’image cinématographique est, certes, une représentation mais également une projection, et c’est parce qu’on subodore que cette dernière remplace un phénomène de pulsion interne par un phénomène de perception externe que l’on risque de donner à ces hallucinations une trop évidente dimension psychanalytique, renforcée par la présence de l’enfant de l’auteur en bébé facétieux. Concluons donc, plus prudemment, en trouvant un rapport avec le dernier terme de la consigne de départ, relatif à l’avènement du troisième millénaire : t’as entendu ? raconte l’histoire d’une utopie en marche, celle d’un monde à faire germer entre les murs des nombreuses cellules qui nous habitent.

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